
Histoire de Tassaft et des environs : sommaire
De Tizi Ouzou à Bejaia en passant par les sommets enneigés du Djurjura, la population se mobilise pour résister aux assauts de l’idéologie islamiste et du terrorisme.
De notre envoyée spéciale.
IL y a quelques mois encore, lorsqu’on parlait de la vague d’intégrisme islamique qui menace l’Algérie, lorsqu’on observait sa progression à travers le pays - depuis l’Algérois et la plaine de la Mitidja jusqu’à la région de Sidi Bel Abbes et l’Oranais par la vallée du Chélif et, de l’autre côté, vers l’ouest, de Jijel au Constantinois -, il se trouvait toujours un Kabyle pour vous vanter le calme exemplaire de ses montagnes, préservées, elles, du péril vert. On n’hésitait pas à vanter cette « Suisse de l’Algérie », résistant mieux que toute autre à l’insidieuse infiltration de l’idéologie islamiste.
Plusieurs raisons à cela. Une raison géographique d’abord : avec son profil montagneux, ses villages perchés sur les hauteurs, la Kabylie a toujours été une région un peu à part, à l’écart des influences extérieures, ou du moins plus lente à s’en laisser pénétrer. Une raison plus importante : la spécificité culturelle et linguistique de cette région, ce que l’on appelle là-bas l’« amazérité », c’est à dire la berbérité. Une spécificité héritée de l’histoire même. Les Berbères s’enorgueillissent d’avoir été la population originale du Maghreb, occupant la région bien avant l’invasion romaine et la conquête arabe. Bien qu’ayant été totalement islamisés, ils ont gardé une culture et des coutumes spécifiques et, surtout, leur langue : le tamazight, également présente dans d’autres régions du pays (le Hoggar, le Mzab ou les Aurès).
Une spécificité
culturelle
Cette spécificité culturelle bâtie et préservée autour d’une langue, les Kabyles l’ont toujours défendue avec d’autant plus d’acharnement que les risques d’atteintes extérieures leur paraissaient plus menaçants. C’est sans doute ce qui explique le regain de la revendication amazight observé ces derniers mois et qui s’est traduit, ces dernières semaines, par des manifestations massives : plus d’un million de personnes ont marché à Tizi Ouzou ou à Bougie pour dire leur refus de l’intégrisme islamique et du terrorisme tout en revendiquant en même temps la reconnaissance officielle de leur langue tamazight. Une langue qui n’est toujours pas enseignée dans les écoles de la région mais dispose depuis quelques années d’une chaire à l’université de Tizi Ouzou et de deux instituts universitaires en Kabylie.
Pour Saïd Tazrout, rédacteur en chef du journal « le Pays », publié à Tizi Ouzou, il est totalement faux de dire que la Kabylie échappe à la pression intégriste et terroriste qui s’exerce sur le reste de l’Algérie. « L’intégrisme, explique-t-il, est apparu en Kabylie en même temps qu’ailleurs, même s’il est resté longtemps marginal. Aux municipales de 1990, le FIS a fait entre 3% et 4% des voix à Tizi Ouzou. Mais la pression s’est accentuée à partir de 1992 : certains groupes des réseaux terroristes démantelés par les forces de sécurité dans l’Algérois se sont réfugiés dans nos montagnes où il y avait, jusqu’à l’année dernière, peu de forces de sécurité. De défensif, leur retranchement est vite devenu offensif : il faut bien qu’ils prouvent, pour être crédibles, qu’ils sont présents partout. Ils ont d’ailleurs bénéficié de complicités locales. Il est intéressant de noter que la ligne de pénétration des intégristes correspond à ce qu’on appelle « la ligne des zaouias ».
Marabouts et
islamisme
Ce sont des confréries religieuses traditionnelles, qui se révèlent aujourd’hui être des points d’appui pour l’intégrisme, avec le « maraboutisme » (adoration de saints locaux), une autre spécificité des pratiques religieuses et sociales de la région.
Les marabouts, explique Saïd Tazrout (lui-même fils de marabout comme Aït Ahmed, le chef du FFS), étaient traditionnellement les véritables détenteurs du pouvoir local, jouant à la fois le rôle de juges de paix et de directeurs de conscience. Un pouvoir qu’ils ont perdu à l’indépendance avec la mise en place des APC (assemblées populaires communales élues) et que l’islamisme tente de récupérer aujourd’hui en visant, bien au-delà des villages, le pouvoir d’Etat.
Mais l’intégrisme rencontre de toute évidence en Kabylie une résistance bien supérieure à ce qu’elle est dans la plupart des autres régions. Mobilisation populaire, avec les grandes manifestations de ces dernières semaines. Refus de se laisser imposer une manière d’être et de vivre étrangère aux us et coutumes locaux : en deux jours à Tizi Ouzou je n’ai pas rencontré une seule femme ou jeune fille portant la tenue dite islamique (les écoles continuent même de pratiquer la mixité abandonnée depuis longtemps ailleurs).
Enfin, et c’est un phénomène récent apparu ces dernières semaines et qui tend à se généraliser, constitution dans les villages les plus menacés de milices d’autodéfense par les citoyens eux-mêmes. Cette autodéfense prend des formes diverses. Cela peut aller du simple comité de vigilance qui signale tout comportement suspect ou l’arrivée de personnes extérieures au village jusqu’à des milices armées apparues après toute une série d’attaques visant à s’emparer des fusils de chasse que tout chef de famille kabyle garde et entretient jalousement depuis des lustres.
« Lors de ces attaques, note Saïd Tazrout, qui a publié une enquête fouillée sur la question du terrorisme en Kabylie, on a constaté qu’il y avait toujours dans le groupe d’agresseurs deux ou trois hommes en cagoule au milieu d’autres agissant à visage découvert. Cela laisse à penser qu’il s’agit de gens de la région qui ont peur d’être reconnus. »
Jusqu’à présent, les attentats sont limités en Kabylie. Mais les Kabyles d’Alger et d’ailleurs ont déjà payé un lourd tribut aux assassinats quotidiens. Nombre de militants de mouvements comme le MCB (Mouvement culturel berbère) ou le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) sont menacés et condamnés à mort par les groupes armés intégristes. On sait parfaitement, du côté du FIS, que la Kabylie pourrait bien être, en cas de prise de pouvoir, le bastion d’une résistance acharnée et difficile à vaincre.
GERMAIN-ROBIN
FRANÇOISE 4 février 1994.
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