Jeudi 23 octobre 2008

 







Langue tamazight « berbère » et culture des imazighen, « Berbères »

Fiers d’être des montagnards, les Kabyles sont aussi fiers de leur culture berbère, distincte de la culture arabe dont la langue est la seule à être officielle en Algérie et au Maghreb [4]. La culture kabyle est donc d’abord une langue, le berbère, qui fait partie de la grande famille des langues chamito-sémitiques (auxquelles appartient aussi l’arabe). Le terme de « berbère » est d’origine incertaine, il existe bien barbar, berber en arabe, barbarus en latin, du grec barbaros, « étranger », mais aucun rapport entre ces termes ne paraît établi avec certitude (d’après le Dictionnaire de la langue française Le Robert, 1985).



La plupart des berbérophones préfèrent aujourd’hui nommer leur langue la tamazight, langue des imazighen, « hommes libres » (tout comme le français a été la langue des « hommes de condition libre »). La tamazight parlée à travers le Maghreb, en Algérie et au Maroc surtout, aurait peut-être aujourd’hui environ trente-deux millions de locuteurs, sédentaires habitant la plupart des montagnes du nord de l’Afrique, ou nomades comme les Touareg dans le Sahara et au Sahel; mais il n’y a plus de continuité entre toutes ces régions berbérophones. C’est pourquoi, tout en ayant la même langue et en parvenant rapidement à l’intercompréhension, les berbérophones s’expriment dans des parlers un peu différents selon les régions qu’ils habitent : les 4 millions de Kabyles ( 30% de toute l’Algérie) parlent la taqbaylit, les Mozabites (de l’oasis du Mzab) s’expriment en tamzabit, les Chaouiïa de l’Aurès en tachaouit; la plupart des Touareg sahariens parlent la tamachek ou la tamahaq en Algérie, ou d’autres langues encore comme au Mali, au Niger, au Burkina Faso ou en Libye. En Mauritanie certains parlent zenaga (arabo-berbère), tandis que dans les montagnes marocaines, les Chleuhs du Sous et du Haut-Atlas parlent la tachelhit. Plus au nord, dans le Moyen-Atlas, on s’exprime en tamazight, et les Rifains parlent la tarifit. Nombre d’autres groupes résiduels sont encore éparpillés à travers toute cette vaste aire autrefois uniformément berbérophone qui allait des îles Canaries à l’ouest jusqu’à l’oasis de Siwa à la frontière égyptienne à l’est, et de la Méditerranée au nord jusqu’aux confins saharo-sahéliens au sud.



La langue tamazight est donc la plus anciennement parlée au Maghreb, et il est probable que ses locuteurs actuels sont les héritiers des peuples autochtones du nord de l’Afrique, les habitants préhistoriques du Maghreb. Le succès actuel de la désignation de cette langue orale comme tamazight, celle des imazighen, « hommes libres », est le signe d’une renaissance culturelle et d’un militantisme politique actuellement très vif, auquel les Kabyles prennent une part tout particulièrement active en ce moment en Algérie. Le refus persistant de la reconnaissance, par le gouvernement algérien, de la langue tamazight comme langue officielle en Algérie conjointement avec la langue arabe [5] incite les jeunes Kabyles à placer cette reconnaissance au premier rang de leurs revendications.






Un patrimoine historique qui nourrit la fierté identitaire



...Car les imazighen d’aujourd’hui sont aussi légitimement fiers de leur passé commun à tout le nord de l’Afrique, la Berbérie, qu’ils appellent Tamazgha ou Tamourt imazighen le « Pays des hommes libres ». Grâce au renouveau assez récent d’un très dynamique courant intellectuel kabyle sur les deux rives de la Méditerranée, en Algérie grâce à de nombreuses associations (dont le MCB : Mouvement culturel berbère), comme en France en immigration (entre autres avec l’ACB : Association culturelle berbère), où s’active une intelligentsia kabyle en correspondance étroite avec le pays, les nouvelles générations de jeunes Kabyles ont acquis une connaissance passionnée de leur culture [Lacoste-Dujardin, 1999]. Ils s’enorgueillissent de leur histoire, dont leurs ancêtres ont été des acteurs dynamiques.



De grands rois et de fiers résistants

Ils célèbrent la gloire des grands royaumes, avec de grands rois, tel, avant notre ère, Massinissa, vainqueur des Carthaginois et unificateur de la Numidie (l’est du Maghreb), et plus tard, de grands empires régnant sur une importante partie du nord de l’Afrique : ceux des dynasties Fatimides, Zirides, Hammadides, fondateurs de Béjaïa, des Almoravides, qui aux XIe et XIIe siècles régnèrent sur le Sahara occidental, le Maroc, l’ouest de l’Algérie et l’Espagne, des Almohades ensuite, installés au Maroc, en Algérie, en Tunisie et encore en Andalousie.

Aujourd’hui, les jeunes Kabyles sont peut-être plus fiers encore des héros berbères rebelles qui animèrent de multiples et célèbres révoltes contre les fréquentes invasions, dans lesquelles ils s’illustrèrent tout particulièrement : d’abord contre Carthage, tel Syphax, puis contre les Romains comme Jugurtha, Tacfarinas ou Firmus. Ils connaissent aussi un célèbre chrétien berbéro-romain : saint Augustin, évêque d’Hippone (l’actuelle Annaba), dont la mère, Monique, était berbère et a récemment fait l’objet d’un congrès à Alger. C’est encore, au VIIe siècle, Kocéïla, puis la Kahéna, « reine de l’Aurès », rebelle à la conquête arabe, et enfin, aux XVe et XVIe siècles, les plus récentes résistances armées contre les incursions des Espagnols, des Portugais. Enfin, ils cultivent le souvenir de la résistance héroïque à la conquête française, de la célèbre Fadhma n’Soumeur en haute Kabylie en 1857, qui, objet d’expositions dans les musées, est encore représentée sur des cartes postales.

La fierté de ce passé nourrit aujourd’hui une nouvelle mode, révélatrice de l’identification à ces héros historiques : celle de prénoms attribués aux enfants, tel le malheureux Massinissa Guermah, assassiné le 18 avril 2001, à l’âge de dix-neuf ans, par des gendarmes dans leur caserne de Beni Douala, tandis que l’un de ses camarades se prénomme Kocéïla. On constate aussi la mode de pseudonymes choisis par des chanteurs ou acteurs kabyles (comme Tacfarinas).




Une farouche résistance à la conquête

L’histoire plus récente a ravivé ces souvenirs et réveillé une tradition de promptitude à la rébellion et de constance dans la résistance. Il y a plus d’un siècle et demi, ne fallut-il pas attendre vingt-sept années après le débarquement des Français à Alger en 1830 pour que l’armée française parvienne enfin à conquérir le massif Agawa, en 1857 ? J’en prendrai l’exemple que je connais tout particulièrement, celui des hommes et des femmes d’un groupement tribal de Kabylie maritime, les Iflissen Lebhar, situés entre Tigzirt et Azefoun, à proximité de la voie d’accès empruntée par les conquérants de la Kabylie depuis le port de Dellys jusqu’à Tizi-Ouzou. Pendant pas moins de vingt-sept années, entre 1844 et 1871, ils n’ont jamais manqué de participer à chaque révolte régionale, ni de combattre toute colonne s’aventurant sur cette voie de montagne, toujours sur le même champ de bataille, une position retranchée sur une crête à l’entrée de leur territoire (lieu d’un marché : le Tleta des Iflissen Lebhar). Tant et si bien qu’à plus de six reprises ils se sont engagés dans des combats contre l’armée française, en 1844,1845,1854, 1856,1857, puis, enfin, dès le 13 mai 1871, allant ainsi au bout de l’insurrection qui devait gagner ensuite toute la Kabylie dans une grande révolte populaire [6].



La Kabylie perd les bénéfices de sa lutte pour l’indépendance

Plus récemment encore, pendant la guerre de libération nationale ( 1954-1962), la wilaya III, celle de Grande Kabylie, en dépit de sa proximité d’Alger, a connu les plus nombreux combats en Algérie, elle a aussi payé le plus lourd tribut en morts, puisque toute une génération d’adultes a été très sévèrement ponctionnée, au point d’accroître encore le déséquilibre démographique [7].

De cet héroïsme qui fut celui de leurs pères et grands-pères, les jeunes gens de Kabylie sont conscients et fiers. Et ils savent aussi qu’après cette guerre, dès 1962, avant même l’indépendance, le pouvoir en Algérie a été indûment confisqué à leurs mêmes pères et grands-pères, ces combattants de l’intérieur, par des officiers de l’armée de l’extérieur, composée d’unités demeurées indemnes, restées l’arme au pied, le long de la frontière algérienne de l’ouest. Nombre d’entre eux se souviennent aussi que, en désaccord avec Ahmed ben Bella, le premier chef du gouvernement algérien installé par cette armée, Hocine Aït Ahmed (l’actuel dirigeant du FFS), avait, en 1963, pris les armes et constitué un maquis en Kabylie, bientôt écrasé par cette même armée. Aït Ahmed fut arrêté et exilé en 1964, tandis que nombre de cadres et militants politiques kabyles émigraient en France, bénéficiant de la loi générale d’amnistie [8]. Ce lourd contentieux est un motif de plus pour refuser qu’aujourd’hui se perpétue l’exclusivité de la gestion du pouvoir national par des généraux, en l’absence de démocratie, alors que durant de longues années, jusqu’en 1988, la proclamation d’un idéal « populaire et socialiste » s’est accompagnée du règne du parti unique (le FLN : Front de libération nationale).

 


Précisément, les jeunes manifestants kabyles d’aujourd’hui réclament la « réappropriation des dates historiques par le peuple algérien ». C’est ainsi qu’ils ont tenu à interdire la présence des officiels pour se réserver l’exclusivité de la commémoration, le 20 août 2001, à Ifri (chez les Ouzellaguen du versant sud du Djurdjura) du quarante-cinquième anniversaire du célèbre « congrès de la Soummam » qui s’y tint en 1956, moins de deux ans après le commencement de la guerre d’indépendance nationale. En cette même occasion, ils ont tenu à honorer la mémoire de l’initiateur kabyle et principal acteur de cet événement, Abane Ramdane, un des premiers dirigeants du FLN, qui fut, l’année suivante au Maroc, assassiné par ses rivaux. C’est que ce fameux congrès de la Soummam, en 1956, avait été dominé par une tendance très démocratique, moderne et kabyle du FLN, qui fut par la suite supplantée. Abane Ramdane y prônait la « primauté du politique sur le militaire », et une Algérie démocratique et sociale, ce qui coïncide très exactement avec les revendications actuelles de la jeunesse kabyle. Cette tendance aurait même élaboré un projet – demeuré à l’état de brouillon sans lendemain – de Constitution de l’Algérie, républicaine et... laïque ! Rien d’étonnant à ce que, célébrant le souvenir des actes de cette orientation politique marquant précocement une dominance kabyle dans le FLN, les jeunes gens de la Coordination des villages et des aârouch (« tribus ») aient, ce jour-là, choisi pour slogan : « 1954-2001 : le combat continue » ( 1954 marque le début de la guerre d’indépendance).



SUITE

Par Yassin - Publié dans : Histoire de Tassaft et des environs: articles
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Commentaires

Azul Yassine,
Puis-je utiliser la photo de la fille avec l'ardoise portant un matricule tout comme celle qui figure sur mon blog ?  Merci de me confirmer. Ydhir nath M'hend (ancien du sud)
Commentaire n°1 posté par AIT MOHAND le 19/11/2008 à 21h40
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