Histoire de Tassaft et des environs : sommaire
L’un a vingt-six ans, l’autre vingt-cinq. Le premier s’est engagé par conviction, l’autre par contrainte. Ils ne se connaissent pas mais ont pris les armes contre les tueurs islamistes. De notre envoyée spéciale
Mustapha et Farid ne se connaissent pas. Originaires de Kabylie, ils ont rejoint les groupes d’autodéfense que l’on nomme ici les " patriotes ". Vingt-cinq et vingt-six ans, et déjà à leur actif quelques années de lutte contre le terrorisme. Mustapha n’a pas vraiment choisi : " Les " terros " m’ont obligé à prendre une arme en m’inscrivant sur leur liste des personnes à abattre. Ils recherchaient tous les hommes ayant effectué leur service national. " Dans son village, à Bouhinoune, deux jeunes appelés venaient d’être assassinés : " Mon tour allait arriver. " C’était en 1996. Deux membres du GIA, armés jusqu’aux dents, avaient investi le café. " En aparté, l’un des deux a prévenu à voix basse un client qu’un massacre allait être commis dans les jours à venir. L’autre terroriste, qui avait surpris la confidence, a abattu le bavard sur place ", rapporte Mustapha. " Je n’ai donc pas hésité à m’engager dans le groupe de légitime défense qui venait de se créer. " Tous les villageois sont descendus à Tizi Ouzou pour exiger des armes. C’est ainsi que Mustapha, l’ancien berger, est devenu patriote. Son fusil de chasse à cinq coups sur l’épaule, il veille sur sa bourgade. A Tassaft, un autre village haut perché dans la montagne, vit Farid. Militant du RCD (dès 1992, ce parti démocrate avait appelé les populations à se défendre), il s’est embarqué, il y a trois ans, " par conviction ", dans cette lutte sans merci contre les " tueurs de bébés ". Contrairement à Mustapha, Farid traque les terroristes jusqu’au fin fond des forêts. En tenue militaire et une " klash " (kalachnikov) à la main, il est de toutes les embuscades et de tous les ratissages organisés régulièrement dans la région de Tizi Ouzou. De nuit comme de jour. C’est un dur. Il l’affirme, le revendique. Une façon de se rassurer sans doute, et de raconter les nombreuses fois où il est tombé nez à nez avec " eux ". "Un jour, dit-il, je suis allé moi-même retirer son flingue à un émir local que nous avions blessé. " Farid aurait " pu l’achever ", mais, comme Mustapha, il suit à la lettre les directives : tout terroriste blessé a le droit d’être soigné et jugé. " Je suis pour le respect des droits de l’homme, explique Farid. Si je n’agis pas de la sorte, plus personne ne verra de différence entre eux et nous. " Ce comportement " exemplaire redonne confiance à la population et permet à celle-ci de ne pas basculer de l’autre côté ", précise-t-il. Le GIA n’a jamais pu conquérir Tassaft. En 1995, il contrôlait, en revanche, Bouhinoune : " Les islamistes rackettaient les gens, confisquaient leurs fusils. Vous savez, pour un Kabyle, c’est ce qu’il y a de plus humiliant. C’est comme si on leur prenait leur femme ", commente Mustapha. Son village semble aujourd’hui renaître à la vie. " Grâce à notre vigilance ", estime le jeune patriote. Situé en plein maquis, Bouhinoune a vu l’ensemble de ses habitants s’unir comme les doigts de la main. " Nous avons pris les armes pour que le pays ne sombre pas dans le chaos ", dit fièrement Mustapha. Farid et Mustapha ne se rencontreront probablement jamais. En jean, blouson et en baskets, ils ressemblent à " monsieur Tout-le-monde ". Le terrorisme leur a déclaré la guerre. Ils ont relevé le défi pour se défendre. Bien décidés à aller au bout de ce combat. Pour qu’un jour, " proche " selon eux, ils puissent enfin vivre pleinement les dernières années de leur jeunesse volée. Mustapha espère retourner à ses moutons, Farid rouvrir la boutique familiale. Avec un rêve commun, banal et actuellement inaccessible : fonder un foyer. M. K. 27 mars 1999
